Le concept de sécession pour en finir avec celui de révolution

Publié le 29 mai 2011

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Si j’introduis dans mon propos le concept de sécession c’est pour que nous en finissions une fois pour toutes avec celui de révolution. Il n’y a pas de lendemains qui chantent. "Le réalisme veut que nous cessions d’attendre la Révolution, mais aussi que nous cessions de tendre vers elle, de la vouloir" (Hakim Bey, TAZ). La révolution est un mythe, un mirage par lequel les syndicats et groupuscules n’ont de cesse d’essayer de nous enrôler dans leurs dispositifs de contre-pouvoir. Attendre et préparer la révolution en militant, ce n’est qu’une autre manière de nous faire accepter notre soumission aux dispositifs et rôles dans lesquels nous sommes emprisonné-e-s en ce moment même. "Le slogan ‘révolution !’ est passé de tocsin à toxine, il est devenu un piège du destin, pseudo-gnostique et pernicieux, un cauchemar où nous avons beau combattre, nous n’échappons jamais au mauvais Eon, à cet Etat incube qui fait que, Etat après Etat, chaque paradis est administré par encore un nouvel ange de l’enfer"(ibidem). La révolution se pose comme une fin, un objectif à atteindre, une utopie mythique pour laquelle nous devrions agir, militer et même sacrifier nos vies. La perspective révolutionnaire c’est d’agir en vue de réaliser cette fin, d’atteindre cet objective inaccessible. Finissons-en avec ce mensonge !

Ce dont il est question pour Hakim Bey comme pour moi, c’est d’établir une autre perspective : ne plus agir en fonction d’une fin à atteindre mais bien pour ce qu’il est possible d’expérimenter et vivre immédiatement. La sécession "n’est pas le présage d’une quelconque utopie sociale toujours à venir, à laquelle nous devons sacrifier nos vies pour que les enfants de nos enfants puissent respirer un peu d’air libre"(ibidem).

La perspective sécessionniste commence par la sécession (alors que la perspective révolutionnaire vise la révolution) et s’apprécie comme processus en tant que tel :

le processus d’émancipation, la rupture, le soulèvement en tant que tel. La sécession n’est pas une fin à réaliser mais c’est un processus, de même que la liberté ne se ressent qu’au travers d’un processus de libération. La liberté en tant qu’état que nous atteignons une fois la république instaurée n’est qu’ un mensonge des nouveaux maîtres de l’Etat. Je ne peux vivre la liberté qu’au travers d’une émancipation ; il ne s’agit pas d’un état à atteindre mais d’une expérience à vivre. Cette expérience, pour Hakim Bey, c’est la TAZ, la Zone d’Autonomie Temporaire : "C’est-à-dire que nous devons réaliser (rendre réels) les moments et les espaces où la liberté est non seulement possible mais actuelle. Nous devons savoir de quelles façons nous sommes opprimés, et aussi de quelles façons nous nous auto-réprimons, ou nous nous prenons au piège d’un fantasme dont les idées nous oppriment. Le travail par exemple est une source de misère beaucoup plus grande pour la plupart d’entre nous, que la politique législative. L’aliénation est beaucoup plus dangereuse que de vieilles idéologies surannées, édentées et mourantes. S’accrocher mentalement à des ‘idéaux’ – qui s’avèrent n’être en fait que de pures projections de notre ressentiment et de notre impression d’être des victimes – ne fera jamais avancer notre projet" (Hakim Bey).

A l’idée de révolution s’attache celle de la prise de pouvoir :

l’idée de combattre puis conquérir le pouvoir ; se constituer dans un premier temps en contre-pouvoir, afin de remplacer ensuite le pouvoir. A ce concept de contre-pouvoir, John Holloway préfère celui de l’anti-pouvoir : "Quelle qu’en soit la forme, la conquête du pouvoir étatique n’a pas permis de réaliser les changements que les protagonistes espéraient". "L’idée que l’on peut se servir de l’Etat pour changer le monde était une illusion". "La seule façon de concevoir un changement radical aujourd’hui ne relève pas de la conquête du pouvoir mais de la dissolution du pouvoir" (Douze thèses sur l’anti-pouvoir). Dans le dernier chapitre du manifeste contre le travail, le groupe Krisis écrit : "les ennemi-e-s du travail ne veulent donc pas s’emparer des commandes du pouvoir mais les détruire. Leur lutte n’est pas politique, elle est anti-politique". Car "le but de la politique ne peut être que la conquête de l’appareil d’Etat pour perpétuer la société de travail"(Krisis). "La nouveauté de la politique qui vient, c’est qu’elle ne sera plus une lutte pour la conquête ou le contrôle de l’Etat, mais une lutte entre l’Etat et le non-Etat, disjonction irrémédiable des singularités quelconques et de l’organisation étatique"(Giorgio Agamben, La communauté qui vient). Il s’agit de ne plus penser en terme d’intervention politique, de révolution et de prise de pouvoir mais en terme de création éthique, de sécession et de dissolution du pouvoir.

Hakim bey évoque également la tactique de la disparition : "une révolution de la vie quotidienne, de tous les instants : une lutte que rien ne peut arrêter, pas même l’échec ultime de la révolution politique et sociale". "Initier une TAZ peut impliquer des stratégies de violence et de défense mais sa plus grande force réside dans son invisibilité. L’Etat ne peut la reconnaître parce que l’histoire n’en a pas la définition. Dés que la TAZ est nommée (représentée, médiatisée), elle doit disparaître, laissant derrière elle une coquille vide, pour resurgir ailleurs, à nouveau invisible puisqu’indéfinissable dans les termes du spectacle" (Hakim Bey).

Anti-pouvoir, tactique de la disparition, anti-politique, insurrection et sécession, zone autonome temporaire ; tous ces concepts témoignent d’une autre perspective que celle de la tradition révolutionnaire. Il y a clairement rupture : rupture d’avec cette conception révolutionnaire de l’opposition au pouvoir, tout autant que rupture d’avec les dispositifs de pouvoir qui nous écrasent.

C’est en quelque sorte une autre manière de s’insurger contre une loi ou un projet de loi : refuser de la respecter, désobéir, violer la loi et bafouer du même coup l’autorité et l’idée même d’Etat de droit. Il ne s’agit pas de manifester, de pétitionner et militer contre cette loi, mais de simplement les refuser : elle et le pouvoir qui l’impose. C’est la désobéissance civile, l’insoumission, l’illégalité. Nous ne revendiquons rien, nous n’avons rien à négocier ; cette loi n’est pas la nôtre et nous ne la respecterons pas. Il y a des lois qui ne peuvent prendre effet car trop de gens les refusent et il y a des délits, comme par exemple le vol à l’étalage, qui sont si fréquents que les pouvoirs publiques n’ont pas les moyens de les punir autant qu’ils le voudraient.

"Une loi colmate une fuite mais une autre fuite se déclare un peu plus loin."

Je ne connais de métaphore plus enthousiasmante pour nous redonner courage face à l’arsenal répressif et technologique qui se met en place en ce moment, que celle du tuyau d’arrosage qui fuit par tous les bouts : "il n’y a pas de système social qui ne fuie par tous les bouts, même si ces segments ne cessent de se durcir pour colmater les lignes de fuite" (Deleuze, Guattari, Mille Plateaux). Une loi colmate une fuite mais une autre fuite se déclare un peu plus loin. Les dispositifs de pouvoir consacrent une énergies considérables à colmater les fuites car ils fuient de toutes parts. Le désir de fuir gronde toujours quoi que fasse l’autorité. Il n’y a pas de transports en commun payants sans fraude, de guerre sans déserteurs, de magasin sans vol, d’école sans absentéisme, de loi respectée par toutes et tous, de prison sans tentative d’évasion. Et c’est sur toutes ces pratiques que se dessine la perspective sécessionniste.

Juillet 2006, Simon.

lien texte integral: rupture simon en pdf

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